De l'hégémonie occidentale au polycentrisme
La renaissance de l'Asie et le développement rapide d'autres régions mondiales au cours des dernières décennies constituent une des plus importantes mutations des relations internationales depuis la révolution industrielle. Longtemps confinées aux marges des centres historiques du capitalisme, ces "zones émergentes" sont (re)devenues ou sont en voie de (re)devenir ce que François Perroux appelait des "unités actives […] dont le programme n'est pas simplement adapté à [leur] environnement, mais qui [adaptent] / 'environnement à [leur] programme".
En dépit de situations variées et d'écarts importants reflet de conditions initiales et de trajectoires historiques différentes, l'étendue, l'intensité et la persistance de cette transformation ne laissent aucun doute sur son caractère structurel. L'évolution est particulièrement marquée en Asie, foyer des deux tiers de la population mondiale: la part de la Chine et de l'Inde dans le produit intérieur brut (PIB) mondial, calculé en parité de pouvoir d'achat (PPA), est passée de 3,2% et 3,3% en 1980 à 13,9% et 6,17% en 2006; en dollars de 2007 constants, leur PIB (PPA) par habitant a été multiplié par 16 pour la Chine (passant de 419 à 6.800 dollars) et par cinq pour l'Inde (de 643 à 3.490 dollars). Mais elle est manifeste aussi au Brésil, où le PIB par habitant a presque triplé (de 3.744 à 9.080 dollars), ainsi qu'en Russie, où, après la dépression des années 1990, le PIB par habitant a atteint 13.173 dollars en 2006.
Un rééquilibrage historique
Ce mouvement ascendant s'accompagne d'une forte tendance vers la régionalisation en Asie orientale — les échanges intrarégionaux ont crû de 40% du total de leurs échanges en 1980 à 50% en 1995 et à près de 60% aujourd'hui — et d'un début de régionalisation en Amérique du Sud (Marché Commun du Sud). En supposant que l'actuelle crise économique mondiale ne remette pas fondamentalement en cause cette dynamique, leur part totale du PIB mondial devrait atteindre près de 60% en 2020-2025, dont 45% pour l'Asie. Le développement économique se traduira nécessairement par une plus grande autonomie politique.
Le système international du XXIe siècle sera donc décentré et doté d'une multiplicité de pôles de décision. Ce rééquilibrage est, sur le plan historique, une révolution, qui clôt le cycle long de deux siècles de la prépondérance occidentale. Il marque le retour, dans des conditions nouvelles, à la configuration mondiale polycentrique qui a précédé la "grande divergence" entre l'Europe et le monde extraeuropéen.
De nombreuses recherches récentes démontrent en effet que ce n'est qu'à partir du début du XIXe siècle, puis au cours de la révolution industrielle et de la "première mondialisation", que se sont instituées les hiérarchies qui ont durablement divisé le monde entre centres dominants (pays développés) et "périphéries" coloniales dépendantes (les "tiers-mondes"). A la fois cause et conséquence de la divergence économique et technologique croissante entre l'Europe et le reste de la planète au cours du XIXe siècle, l'expansion internationale de l'Occident a engendré un monde dual. Intégrées dans les aires formelles ou informelles des centres impériaux, les "périphéries" nouvelles sont devenues des composantes subalternes d'un système de production et d'échange mondialisé, organisé de façon coercitive autour des besoins des métropoles.
Alors que les niveaux de vie des sociétés asiatiques, ottomane et européennes étaient globalement comparables jusqu'en 1800, ceux-ci ont ensuite considérablement divergé, l'expansion occidentale s'accompagnant d'une régression puis d'une stagnation des niveaux de vie dans les régions dépendantes (le Japon étant une exception notable en Asie; l'Argentine et l'Uruguay, en Amérique latine). Ainsi, le produit national brut moyen par habitant des "tiers-mondes" était à peine plus élevé en 1950 qu'en 1750 (+0,6%). L'inégalité Nord-Sud diminue de façon variable avec la décolonisation, l'autonomie politique voilant souvent la persistance des situations de dépendance.
La mutation contemporaine met donc fin à une structure historique qui a duré. Le polycentrisme implique non seulement une distribution internationale plus équitable des richesses, mais aussi un bouleversement des rapports politiques: les institutions internationales établies après la Seconde Guerre Mondiale (Organisation des Nations Unies, Fonds Monétaire International, Banque Mondiale, sans parler du G7-G8, transformé en G20) devront inéluctablement évoluer pour refléter les nouvelles réalités. Etant donné la multiplicité et l'ampleur des défis mondiaux, la mutation pose à nouveau de façon urgente la question de la coopération.
Philip S. Golub. Atlas 2010. Monde Diplomatique
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