Texte pour les questions de 16 à 20
Le Brésil n'est pas une contrée exotique. C'est aussi le creuset d'avant-gardes culturelles qui rivalisent depuis la fin du XXe siècle avec l'Europe et l'Amérique du Nord.
Être bloqué à minuit dans le Théâtre Amazonas de Manaus, au cœur de l'Amazonie, par un déluge équatorial, après avoir assisté à une remarquable représentation des Dialogues des carmélites de Francis Poulenc, voilà de quoi recadrer notre idée de culture brésilienne. Le Brésil n'est pas qu'une contrée exotique, sensuelle et tropicale. C'est aussi un pays de culture pleinement occidentale dont la contribution aux formes les plus sophistiquées de la modernité rivalise avec celles d'Europe et d'Amérique du Nord. Mais depuis toujours cette culture dialogue avec une culture populaire qui préserve un dynamisme exceptionnel. Cette porosité entre action savante et inspiration populaire est même une des caractéristiques du Brésil, c'est une résultante des métissages que cette terre a toujours connus, c'est aussi une source d'ambiguïté.
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Le Brésil est d'abord l'une des terres de prédilection du grand roman moderne dont l'apparition remonte aux œuvres de Machado de Assis (1839-1908), qui construit à la fin du XIX siècle une somme romanesque d'une intensité exceptionnelle à la hauteur d'un Gustave Flaubert ou d'un Oscar Wilde. On lira, toutes affaires cessantes les Mémoires de Bras Cubas (1880) ou L'Aliéniste (1881). Avec le modernisme, qui explose au début des années 1920, le Brésil de Oswald de Andrade et Mario de Andrade rejoint le train des avant-gardes européennes en même temps qu'il s'interroge sur la singularité de cette région du monde et qu'il révolutionne la langue portugaise. Le génie d'un livre comme Macunaima (1928) de Mario de Andrade est d'avoir installé au cœur d'un roman picaresque un << héros sans caractère >>, dont on comprend aujourd'hui qu'il préfigure le destin balloté de l'être globalisé.
Le modernisme cède place dans les années 1930 au roman régionaliste, inspiré par l'âpreté des terres du Nordeste. Guimarães Rosa et Graciliano Ramos dominent cette production qui ne se limite pas aux livres que Jorge Amado a consacrés au monde fascinant et coloré de la région de Bahia. L'extraordinaire travail sur le langage auquel se livre Guimarães Rosa et sa manière unique de rendre universelle l'expérience du sertão, ce bout du monde aride, en font l'auteur majeur du XX siècle brésilien et son chef-d'œuvre, Grande sertão: veredas (1956, traduit en français sous le titre Diadorim), symbiose de réalisme poétique et de construction épique, constitue l'une des plus puissantes réussites romanesques du milieu du XX siècle, tous continents confondus.
C'est plus tard, dans les années 1960, que l'héritage de l'avant-garde moderniste ressurgit sous la plume de Clarice Lispector, et notamment dans La passion selon G.H., dont l'inspiration se rattache aux ouvrages de James Joyce ou de Virginia Woolf. Avec cette Brésilienne d'origine ukrainienne triomphe le roman de l'introspection dans des constructions vertigineuses qui ne laissent jamais indifférent.
L'essor de la vie littéraire est indissociable d'un formidable travail de réflexion critique dont la portée dépasse largement les frontières du pays. Pas de meilleurs guides pour se familiariser avec les auteurs brésiliens que Antonio Candido, Gilda de Melo ou encore Benedito Nunes, dont les essais incisifs nous en apprennent autant sur la littérature occidentale que sur la création du Brésil.
Emblème du Brésil moderniste, vieux bientôt d'un siècle, le Manifeste anthropophage de Oswald de Andrade (1928) symbolise à lui seul la rencontre de l'hémisphère Sud avec la modernité européenne. C'est dire que le Brésil a beaucoup apporté à la pensée contemporaine, autant en explorant les racines d'une histoire née au confluent de trois mondes (Racines du Brésil de l'historien Sergio Buarque de Holanda) qu'en s'interrogeant sur les effets du métissage et l'esclavage: à découvrir ou à redécouvrir, l'un des sommets de l'œuvre du sociologue Gilberto Freyre, Maîtres et esclaves (1933), qui garde toute son actualité aujourd'hui. A tous ces classiques des lettres et de sciences sociales, il faudrait ajouter une pléiade d'auteurs contemporains, jeunes et moins jeunes qui, dans la fiction, le théâtre ou la réflexion philosophique, font du Brésil l'interlocuteur obligé des vieux pays de l'hémisphère Nord.(…)
Serge Gruzinski. L'invention d'une culture moderne. L'Histoire, n. 366, 2011
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