Science et politique, un dialogue impossible?
[…] Beaucoup de scientifiques font avec amertume le constat que leur parole a peu de poids, dès lors que leurs découvertes vont à l'encontre des intérêts socioéconomiques dominants ou pourraient contraindre les gouvernements à prendre des décisions perçues négativement par leur base électorale. Ils sont aussi confrontés à l'émergence de sociétés où le gourou est facilement préféré à celui qui questionne le monde et où la croyance prend le pas sur la raison. Enfin, ils prennent pleinement conscience que malentendus et confusions sont des obstacles majeurs à un dialogue constructif entre eux et les différents acteurs de la société. Les divergences profondes d'intérêts, de hiérarchies de valeurs et de pratiques ont un poids souvent plus important que les arguments rationnels fondés sur des faits.
Face aux attentes bien souvent contradictoires de ses interlocuteurs, il n'est pas toujours facile pour le scientifique de bien cerner jusqu'à quel point il peut simplifier la formulation des connaissances, leurs limites et les incertitudes, pour faire ressortir les implications de ses découvertes, le plaçant ainsi de facto dans un rôle de lanceur d'alerte. Certains refusent d'assumer ouvertement cette forme d'engagement. Pour eux, un message neutre et factuel est nécessaire afin de garantir la crédibilité du messager et de maintenir le savoir à distance de l'instrumentalisation, dans la lignée d'Isaac Newton déclarant: « Je sais calculer le mouvement des corps pesants, mais pas la folie des foules. »
Pour d'autres, au contraire, la stricte neutralité n'est plus envisageable dès lors que leurs recherches ont des implications fortes et immédiates. Lorsqu'il est avéré que certaines régions du monde vont devenir inhabitables par submersion ou bien du fait du dépassement des seuils de températures physiologiquement tolérables par les organismes humains, le scientifique peut se contenter d'informer sur le résultat immédiat de ses recherches: la mer va monter de telle hauteur; la température va augmenter de telle valeur. A contrario, il peut adopter une vision systémique qui va le pousser à mettre en garde contre les conséquences vraisemblables pour les populations. Ces conséquences sont difficiles à cerner précisément, car on ne dispose d'aucune loi physique ni de protocole expérimental pour valider les projections socioéconomiques des effets du dérèglement climatique. Mais alerter sur les impacts potentiels du dérèglement climatique consiste déjà à prendre parti. C'est davantage vrai encore quand on affirme qu'on ne peut pas lutter contre ces impacts en recourant à des mesures de sécurisation à court terme qui s'appuient elles-mêmes sur des émissions additionnelles de gaz à effet de serre — par la climatisation ou l'enneigement artificiel par exemple —, renforçant par là même la cause du problème que l'on s'efforce de traiter.
L'essentiel reste de permettre aux interlocuteurs de bien séparer ce qui est du domaine de la connaissance scientifique, de la spéculation (qui est au cœur du métier de chercheur) et de la préconisation (la part citoyenne du scientifique chercheur), sachant que la réception du message par ses destinataires se fait à travers une série de filtres liés à leur personnalité (culture, croyances, sensibilité au risque) et à leur position sociale (notamment les conflits d'intérêts et d'usages que cette dernière peut susciter). Il semble donc vain de considérer que le dialogue entre scientifiques et citoyens puisse échapper à une certaine forme de subjectivité et d'engagement.
Face à une demande grandissante de la société, nombre de scientifiques du climat et de l'environnement ressentent le besoin de développer un cadre de réflexion collectif au sein de la communauté académique sur l'éthique et la responsabilité de nos engagements publics comme de nos pratiques. Ceci a notamment motivé la création du mouvement « Labo 1.5 », qui vise à mieux comprendre et réduire l'empreinte environnementale de la recherche. Ce faisant, les chercheurs se heurtent à une contradiction centrale: s'ils doivent montrer l'exemple, jusqu'où peuvent-ils aller sans que la qualité de leur travail en soit trop affectée ? Ce tiraillement entre l'objectivité nécessaire à une bonne recherche et la subjectivité qui sous-tend l'engagement au service de la société n'est pas nouveau, mais les crises environnementales le remettent au premier plan.
LEBEL, Thierry. Manière de voir. Octobre 2021.
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