Les espoirs déçus
Rien ne s'est passé comme prévu. Et c'était pourtant paradoxalement si prévisible. Mais les paradoxes, le monde contemporain les a multipliés avec un appétit féroce depuis trois décennies, tout autant que les croyances et les idées-reçues. Tout avait commencé sous les meilleurs auspices, avec une fin de la bipolarité sans heurts, les espoirs d'une communauté internationale s'exprimant à l'unisson, et la perspective d'une « fin de l'histoire » empruntée à Hegel et énoncée avec un enthousiasme presque touchant par le politologue américain Francis Fukuyama. Les murs tombaient, les peuples célébraient leurs retrouvailles et les dictatures n'avaient qu'à bien se tenir — leurs jours étaient comptés et ils n'avaient plus la moindre chance d'y échapper. La « communauté internationale », terme générique n'ayant jamais été autant porté aux nues, se prenait à rêver que les divisions, les querelles et les divergences seraient irrémédiablement réduites au silence, au nom de valeurs énoncées comme universelles et portées par les puissants au service des plus démunis, pour le bonheur de tous. Un « nouvel ordre mondial », pour reprendre les termes du président américain George H. Bush énoncés en mars 1991, au lendemain du succès éclatant de l'opération « tempête du désert » contre l'Irak, alors présenté comme la quatrième armée du monde.
Trois décennies plus tard, ces espoirs furent totalement déçus, au point de paraître avec le recul naïvement utopiques, ridicules même, comme nous le rappelle tristement le conflit ukrainien. C'est d'ailleurs le point de vue que défend John Ikenberry, le professeur de Princeton, dans son dernier livre intitulé A World Safe for Democracy qui revient sur les problèmes que rencontre l'internationalisme libéral en ce début de XXIe siècle. C'est aussi celui de Philip Cunliffe, dans The New Twenty Years'Crisis, dans lequel il critique avec force « l'utopie libérale » née de la fin de la Guerre froide. Mais doit-on avec les yeux d'un contemporain un peu désabusé porter un jugement aussi sévère sur l'enthousiasme dont faisaient preuve ceux qui, plus que souhaiter l'avènement d'un nouvel ordre mondial plus juste, pensaient le voir se concrétiser sous leurs yeux pleins d'admiration et d'espoir ? Si les prophètes de l'apocalypse et autres porteurs de mauvaises nouvelles ont toujours rencontré du succès, comme si le pessimisme était une maladie contagieuse, il ne faut pas sous-estimer l'enthousiasme légitime qui s'est emparé des cercles politiques et académiques au sortir de la Guerre froide, puisqu'il ne faisait finalement qu'incarner l'espoir des peuples, ou en tout cas perçu comme tel. Mieux vaut chercher à comprendre pourquoi les choses ne se sont pas passées comme ils les avaient annoncées.
Parce que les instabilités géopolitiques, tout autant que la fragilité des systèmes démocratiques inspirés du modèle occidental, imposent l'urgence d'un constat, il convient de nous interroger. Étions-nous naïfs au point de croire que la communauté internationale serait une et indivisible ? À l'inverse, avons-nous cédé à une forme de binarisme géopolitique, qui nous imposerait autant qu'il nous permettrait d'identifier, en toutes circonstances, le camp du Bien et celui du Mal, comme pour mieux justifier le triomphe de l'un sur l'autre ? Le rapport de l'Occident au reste du monde, thème alimentant tous les clivages, trouve son sens dans la difficulté d'intégrer l'ensemble des civilisations dans le vaste examen qui accompagna la fin de la Guerre froide et devait permettre de repartir sur des bases sereines. Fin de l'histoire pour certains, renaissance pour d'autres… Les différences économiques et sociales, mais aussi politiques et stratégiques, ont été les grandes absentes de ce constat optimiste que tout allait forcément aller mieux, et pour le bien de tous. Les différences de perceptions ont pour leur part été combattues comme autant de résurgences d'un monde chaotique et porteur de conflictualités, et ne furent même pas entendues.
Loin d'être épisodiques, ces « résurgences » masquent cependant de nouvelles et profondes conflictualités qui se caractérisent par des crises qui se superposent. Crise de confiance face à une mondialisation mal repensée et qui refuse de sortir de l'obsession de la croissance ; crise de légitimité des régimes politiques de toute nature, confrontés à des sociétés civiles plus vigilantes et plus impatientes; crise des valeurs universelles, mises à mal par ceux qui prétendent les porter autant que par les ennemis du droit international; crises sociales aussi légitimes que désorganisées et confuses; crises identitaires, religieuses ou nationalistes à répétition, portées par des mouvements qui multiplient idées reçues et se nourrissent de fake news; crise de leadership enfin, à l'intérieur des sociétés et sur la scène internationale, tant le déclin relatif mais réel des États-Unis laisse le monde aussi orphelin qu'inquiet.
Au coeur de ces crises autant que des difficultés à les régler se situent l'opposition de deux visions du monde, aussi différentes qu'irréconciliables, que la guerre en Ukraine ne fait qu'illustrer. Un Occident remis en question mais qui rechigne à descendre de son piédestal d'un côté, des voix émergentes multiples de l'autre, portées par une envie de justice pour certaines, une soif de revanche pour d'autres, et dont la Chine semble être le symbole, à défaut d'en être le représentant. Mais cette opposition n'a pas grand-chose à voir avec une nouvelle bipolarité, cette dernière offrant le sinistre spectacle d'une absence de dialogue mais surtout d'une rivalité basée sur des objectifs semblables. Rien à voir non plus avec un chaos mondial dans lequel les grandes puissances perdraient leur superbe et leur capacité d'influence. Les visions du monde qui provoquent les crises contemporaines sont la conséquence d'un grand écart, de l'opposition de systèmes-monde fondés sur des acceptations très différentes de la puissance et de son exercice.
Courmont. Nouvelle guerre froide, ou grand écart ?. In: Recherches Internationales. n.º 123, 2022. De Kaboul à Kiev: quel monde demain? Multinationales / Afrique et puissances, pp. 128-130.
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